lundi, avril 6

Essai de style 2


"Lear parcourt la lande sous l’orage en compagnie de deux fous, le vrai et le faux."

Ecrivez la suite.

Et toi, lecteur, ignorant que tu es, sais-tu seulement ce qu’il en est ?

Lear parcourt la lande sous l’orage. Léar avance sous la pluie, les éclairs tonnent et parfois la lumière. Et Léar avance.

Mais Lear n’est pas seule car les deux fous sont là. Depuis déjà deux jours, les deux fous l’accompagnent. Lear ne sait même s’ils sont réellement fous, ou s’ils exercent un métier d’amuseur ou autre chose qui puisse les désigner comme fous. Leurs vêtements n’indiquent pas que ceux-là soient fous mais ils se sont présentés comme tels, il y a deux jours, alors qu’ils lui proposaient de l’accompagner sur le chemin. Deux fous, l’un vrai, l’autre faux, rien de plus. Elle ne sait même pas lequel est le vrai et lequel est le faux.

Et toi lecteur, ignorant que tu es, en sais-tu plus maintenant ?

Soudain, un éclair tout proche, une lumière aveuglante et ensuite, les oreilles qui sifflent. Et entretemps, le bruit, le tonnerre qui fracasse les oreilles, envahit l’esprit et fait disparaître le temps d’un chaos la monde autour. Mais ensuite, les oreilles qui sifflent et l’arbre qui brule. Lear se tourne vers ses compagnons, les interroge du regard, ne vaudrait-il pas mieux faire demi-tour. Mais le regard assuré que tous deux lui lancent n’admet pas de retour en arrière. Et puis à quoi bon, et où rentrer de toute façon ? Ils continuent, à la lisière maintenant de la forêt dans laquelle pourtant, ils n’osent pénétrer, menacés par la foudre attirée par la cime des hauts sapins.

Et toi lecteur, ignorant que tu es, que sais-tu sinon qu’ils marchent ? Crois-tu qu’enfin tu sauras ? Tu es bien le plus fou de tous.

La pluie redouble d’ardeur, le vent claquant dans les jambes de Lear la fait chanceler, marcher devient une torture, gémissante langueur d’un vent qui refuse de laisser les voyageurs avancer. Et enfin, Lear ne tient plus, le vent a gagné ainsi que la fatigue, l’abattement et la pluie, la jeune fille, vaincue, s’effondre. Ses deux compagnons, accourent, comme si le vent ne les touchait pas, comme si eux n’attendaient en fait que la faiblesse de leur guide pour l’emmener avec eux, plus vite, sans craindre le vent. Portant la jeune fille évanouie, ils pénètrent enfin dans la forêt, sans même se concerter, d’un commun accord décidé à l’avance.

Et toi lecteur, ignorant que tu es, frémis-tu alors que se passe l’histoire mais que tu ne sais rien. Il advient quelque chose auquel tu assistes et pourtant, tu ne sais pas, il y a un avant, il y aura un après, les sauras-tu jamais ?

Dans la forêt, les deux fous – le sont-ils seulement ? – s’orientent rapidement et se dirigent, toujours emportant avec eux la jeune fille évanoui, vers le centre. Le vent et l’orage, cachés par les arbres semblent lointains et sourds. Alors qu’ils s’enfoncent plus avant dans les arbres, le calme semble revenir, illusion de douceur couverte par la forêt. Enfin, ils arrivent à ce qui semble le but de leur marche, un grand arbre sur un roc et dans ce roc, une grotte. Sans s’arrêter un instant, ils pénètrent dans la grotte et bientôt, la lumière ne les y suit plus. Le premier fou, celui qui ne porte pas le corps, allume une torche sortie d’on ne sait où et la marche continue dans un boyau étroit ou l’air filtre tant bien que mal. Le calme, ici, règne en maître absolu et le silence est sourd. Toujours plus avant, le tunnel s’enfonce comme dans les profondeurs de la terre.

Et toi lecteur, ignorant que tu es, as-tu fini de t’interroger et vis-tu avec le texte cette descente aux enfers ?

À un moment – comment savoir alors jusqu’à quelle profondeur ils étaient descendus, combien de temps ils avaient marché ? – Lear s’éveille, toujours portée par l’un des fous. ­Tout d’abord, elle émerge lentement, s’interrogeant sur sa présence en un lieu si sombre et si étrange avant de remarquer qu’elle est emportée sans ménagement, telle un vulgaire paquet. Fort irritée de ce fait, elle s’écrie : « Voulez-vous bien me lâcher ?! » Et le fou la lâche. Cependant, les deux fous ne peuvent la laisser là après tout le chemin parcouru aussi arrêtent-ils un instant leur longue marche pour observer la jeune fille qui tache tant bien que mal de se relever. Finalement, elle y parvient et considère ses compagnons avec une sorte de frayeur étonnée et irritée à la fois. Alors qu’elle les interroge sur sa présence en ce lieu et les événements qui ont mené à cette présence, ils la considèrent sans répondre. Enfin, l’un des fous prend la parole.

Et toi lecteur, ignorant que tu es, tu penses peut-être pouvoir enfin savoir ce qu’il se passe et le sens de cette histoire que tu suis dans ses moindres détails depuis que tu l’as rejoint. Mais oublierais-tu que tu n’existes pas dans ce monde et qu’aucun des personnages ne parlera jamais pour toi. Tu n’es pas, lecteur, et pourtant tu vois. Mais tu ne sais rien, lecteur.

Le fou, loin de répondre aux questions de Lear, lui demande si elle peut marcher d’elle-même et, ayant reçu une réponse affirmative, il invite la jeune fille à se mettre en marche sans plus tarder. Devant le calme et l’assurance de son interlocuteur, Léar n’a d’autre choix que d’obéir et les trois voyageurs continuent leur descente vers ce qui semble se rapprocher de plus en plus du centre de la terre, bien qu’ils aient en fait encore une certaine distance à parcourir avant de s’en approcher réellement, dieu soit loué. Enfin, ils arrivent dans une pièce trop vaste pour être éclairée de toute la lueur de la torche du premier fou. Les fous continuent leur route vers le fond de la pièce, sans sembler vouloir s’arrêter, ne serait-ce qu’un instant. Finalement, un mur, et le chemin s’arrête, comme malgré lui. Sur le mur, Léar aperçoit une fresque, deux personnages peints et des couleurs passées par le temps. La torche posée dans un emplacement prévu à cet, les deux fous se tournent vers elle. Alors, l’un deux – lequel est-ce, on ne saurait dire car avec la faible lumière, leurs visages semblent identiques – prend la parole : « Jeune fille, te voilà devant nous, les deux fous. Un seul est le vrai cependant, lequel est-ce ? »

Et toi lecteur, ignorant que tu es, sais-tu qui est le vrai fou ? Sais-tu s’il est un vrai et un faux ou si seule la réponse de la jeune fille décidera de qui est le vrai ? Tu ne le sais pas, lecteur, mais ta route s’arrête ici. Laisse donc ces trois personnes à leur histoire et retourne à la tienne, tu ne sauras jamais ce qu’il en était de Lear et des deux fous, un vrai et un faux.

Par P.

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